« Tout l’enjeu c’est basculer de l’excellence en matière de soins à l’excellence en santé »

Le point de vue d’Emmanuel Macron, candidat à l’élection présidentielle de 2017, sur la santé et la solidarité de demain.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Boudin Lestienne, Directeur adjoint de la communication et des relations institutionnelles

Magali Tremenbert, Chargée d’affaires publiques

 

 

Question 1 : Le secteur hospitalier privé non lucratif souffre d’un manque de visibilité, entre le secteur public hospitalier omniprésent dans les politiques du ministère de la Santé, et le secteur privé de statut commercial. Ne pensez-vous pas que la souplesse de la gestion privée et le désintéressement de la gestion hospitalière privée non lucrative ont pourtant un réel avenir, à l’image de la situation dans les pays anglo-saxons et du Nord de l’Europe ?

Je crois fondamentalement que la transformation de notre système de santé passera plus par les initiatives de terrain que par les directives édictées depuis Paris. A ce titre, les hôpitaux privés à but non lucratif, par leur souplesse, par leur attractivité pour recruter, par leur capacité à faire et à trouver des solutions pragmatiques, ont un avenir certain : ils ont toute leur place dans la transformation de l’organisation des soins que j’appelle de mes vœux.

 

Question 2 : 15 millions de Français ont des difficultés à accéder à un médecin généraliste. Parmi eux, 3 millions de personnes vivent dans un désert médical. Comment remédier enfin aux inégalités géographiques d’accès aux soins ? L’accélération de la création des maisons et centres de santé et la revalorisation de la médecine de proximité sont des premières pistes, mais ne faut-il pas contraindre ou encourager davantage les médecins jeunes diplômés à s’installer dans une zone sous-médicalisée à l’instar d’autres professions de santé ?

L’accès aux soins partout sur le territoire et la lutte contre les déserts médicaux sont au cœur de mon projet. Je veux redonner aux jeunes médecins l’envie de s’installer dans nos territoires, et privilégier pour ce faire les mesures incitatives. Comment ? En doublant les maisons de santé pluridisciplinaires d’ici 2022 parce que les nouvelles générations veulent travailler en groupe, avec d’autres professionnels. En innovant face à la pénurie qui touche certaines disciplines et certains territoires, par exemple en introduisant davantage de flexibilité dans le financement des soins, en ville comme dans les établissements. En ouvrant, surtout, une large concertation avec les professionnels qui œuvrent dans le champ de la santé, afin de leur permettre de se centrer sur leur cœur de métier (et de se délester au maximum des charges administratives), et celui des compétences, pour permettre davantage de fluidité dans les carrières et s’appuyer sur les pratiques avancées.

 

Question 3 : Le nombre de personnes qui renoncent à des soins dentaires est en augmentation (+ 5 % depuis 2008). Quelles solutions imagineriez-vous pour qu’enfin, les Français les plus défavorisés ne soient plus de facto écartés du système de santé et de solidarité ? Défendriez-vous la création d’un bouclier sanitaire, c’est-à-dire un montant de dépenses maximum (hors dépassements d’honoraires) calculé en fonction des revenus ou équivalent (pour la prise en compte du patrimoine) ?

Les soins doivent rester accessibles à tous. Notre projet ne retranche aucun droit et nous ne dérembourserons aucun soin utile durant le quinquennat. C’est un impératif moral et sanitaire. Nous étendrons au contraire la couverture de soins en visant la suppression d’ici à la fin du quinquennat du reste à charge sur les soins dentaires, optiques et auditifs, qui représentent des dépenses contraintes parfois très importantes.

 

Question 4 : Les accompagnements sociaux et médico-sociaux des publics fragiles (personnes vieillissantes, en milieu carcéral, à la rue, personnes en situation de handicap) sont très souvent inadaptés, que préconisez-vous pour renforcer l’accessibilité aux soins de ces personnes en grande fragilité et quelles sont notamment vos propositions pour leur garantir une offre d’hébergement d’urgence dans un premier temps et pérenne à terme ?

Nous soutiendrons la création d’au moins 10 000 places en pension de famille sur le quinquennat, afin d’offrir à la fois un toit et une intégration aux personnes en situation de grandes exclusions. Toutefois, l’hébergement d’urgence doit être l’exception et le logement la règle. Nous permettrons  à ceux qui en le plus besoin d’accéder à un logement social, en développant un système d’attribution des places plus transparent. Ensuite, notre projet permettra de stimuler la construction de logements neufs, notamment en zones tendues, en recourant si nécessaire à des dispositifs exceptionnels, comme les opérations d’intérêt national.

 

Question 5 : Quelles sont selon vous les mesures prioritaires pour favoriser le décloisonnement et la coordination pour un parcours centré sur les besoins et le projet de la personne ?

Le décloisonnement est essentiel pour améliorer l’organisation des soins sur notre territoire : il faut mettre plus de fluidité entre les secteurs sanitaires, médico-sociaux et sociaux d’une part, entre la ville et l’hôpital d’autre part. Justement, pour sortir des silos ville/hôpital, nous donnerons plus d’autonomie aux acteurs de la santé, accompagnerons les initiatives du terrain et expérimenterons à partir des territoires. Cela s’accompagnera, pour les établissements de santé, d’une réduction de la part de la tarification à l’activité (T2A) dans le financement. En retour, nous exigerons des garanties sur la pertinence et la qualité des soins donnés aux patients.

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Question 6 : La France est en retard dans l’importance accordée à la prévention. Quelles dispositions comptez-vous prendre pour renforcer la prévention pour tous les Français et en particulier les plus vulnérables ?

La prévention est le fil rouge de la politique que je veux porter. Tout l’enjeu, c’est basculer de l’excellence en matière de soins (qui est aujourd’hui acquise grâce à nos professionnels, à nos établissements et à nos chercheurs) à l’excellence en santé, qui est plus large encore. C’est le défi de la décennie. Pour réussir, il faut donc impliquer sans attendre la jeune génération : voilà pourquoi je proposerai la création d’un service sanitaire de trois mois, intégré au parcours pédagogique de tous les étudiants en santé. À terme, ce sont plus de 40 000 étudiants en santé qui aideront les acteurs de la prévention, qui disposeront alors davantage de moyens, permettant, par exemple, de multiplier leurs actions auprès des publics les plus vulnérables. Nous souhaitons aussi que les actes de prévention réalisés par les médecins soient davantage valorisés.

 

Question 7 : La révolution numérique va bouleverser la vie des professionnels de santé et l’expérience des usagers. Télécommunications, objets connectés, Big Data… Tout cela pourrait améliorer considérablement les capacités de prévention, de diagnostic et de suivi des maladies. Quels sont les investissements prioritaires en matière de numérique que vous comptez mettre en œuvre dans le système de santé et de solidarité ?

Notre projet vise à valoriser l’innovation, thérapeutique comme organisationnelle. La télémédecine et les services numériques doivent être promus lorsqu’ils offrent une plus grande flexibilité et un meilleur suivi. Toutefois, conformément à notre souhait de redonner de l’autonomie aux acteurs de la santé, le volume et la destination de ces investissements ne doivent pas être décidés unilatéralement. Il faut le faire en fonction des besoins des acteurs de santé et des besoins des territoires.

 

Question 8 : Le financement du système de santé est un sujet prépondérant des débats publics. Quelle(s) solution(s) préconisez-vous pour assurer, pérennité et qualité de la pris en charge ?

Nous voulons garantir l’accès à des soins de qualité à tous, en ne déremboursant aucun soin utile, en prenant en charge des aujourd’hui pathologies mal couvertes (soins optiques, dentaires et audioprothèses) et en valorisant l’innovation thérapeutique.

Cela est compatible avec un système de santé pérenne et financé.

Concernant les recettes, nous souhaitons universaliser davantage le financement de l’Assurance Maladie. Il ne pèsera plus sur les salaires, mais sur l’ensemble des revenus, y compris du capital. Nous proposons de supprimer les cotisations d’Assurance Maladie sur les salaires tout en augmentant la  contribution sociale généralisée (CSG) de manière limitée.

Concernant les dépenses, notre système doit devenir plus efficient. Afin de lutter contre le gâchis, les médicaments seront distribués à l’unité. Cela sera une véritable révolution, qui demandera certes des efforts importants aux industriels et aux distributeurs, mais qui permettra de générer des économies tout en luttant contre la surconsommation et les erreurs d’automédication. Les gains d’efficacité, grâce à la prévention et aux recours à des traitements innovants et plus efficaces, permettront de réduire l’occurrence et la durée des certaines maladies longues, difficiles et onéreuses à traiter.

Ces mesures nous permettront de contenir l’évolution des dépenses de santé à 2,3% par an. L’objectif de dépense de santé sera toutefois pensé dans un cadre pluriannuel, afin d’éviter les économies de court terme et favoriser le financement de l’innovation, thérapeutique comme organisationnelle.

 

Question 9 : La gouvernance du système de santé est aujourd’hui assurée par un Etat chargé à la fois de financer, de réguler et d’être le chef-opérateur du seul secteur public. Que pensez-vous de cette confusion des rôles ? Soutiendriez-vous la création d’une Agence Nationale de Santé, chargée de décloisonner et de piloter de manière globale et unifiée le système ?

L’introduction de davantage de transparence dans la gouvernance de la vie publique est l’un des piliers de notre projet. Nous étudierons l’ensemble des pistes pour l’améliorer dans tous les domaines, y compris dans le champ de la santé.

 

Question 10 : Comment entendez-vous organiser le pôle santé-social de votre Gouvernement si vous êtes élu ? La santé sera-t-elle toujours reliée aux affaires sociales ? Le secteur sanitaire, social et médico-social resteront-ils dans une même responsabilité ministérielle, pour favoriser le décloisonnement ?

La composition de la future équipe gouvernementale fera l’objet de communication ultérieure. Mais soyez certains que le décloisonnement sera l’une de mes priorités en matière de santé.