L'avenir des systèmes de santé

En tant que grand témoin du 41ème congrès, Joël de Rosnay, scientifique, prospectiviste, conférencier international et visionnaire de renommée mondiale nous livre dans cet article ses « visions du futur ».

La transition des systèmes de santé dans laquelle nous sommes engagés se fonde sur trois aspects : scientifique, technique et humain. Ils nous conduisent à ce que l'on appelle la médecine 4P pour : personnalisée, préventive, participative et prédictive.

Les progrès concernant la génétique et maintenant l'épigénétique sont considérables. L'épigénétique, c'est la modulation de l'expression des gènes par le comportement. Ces évolutions résultent notamment de l'association entre biotechnologie et numérique, en donnant naissance aux NBIC (nano, bio, info et cogno technologies).

Par exemple, les nanobiotechnologies jouent un rôle déterminant dans le développement de capteurs qui permettent de transformer un signal biologique en un signal numérique, transmis par internet, envoyé à un médecin ou stocké dans le Big Data.

Nous ne sommes donc plus désormais à l'aube de la révolution numérique, mais pleinement dedans. Il est temps de considérer qu'Internet fusionne dans un écosystème numérique. On ne va plus sur Internet, on est dans Internet.

 

 « Nous devenons, face aux problèmes de santé, des patients augmentés, ou éclairés. Des hommes et des femmes qui prennent une plus grande responsabilité dans leur capacité à gérer leur normalité, plutôt que leur maladie »

 

Des patients augmentés

JDR2Cet écosystème numérique fait que nous sommes devenus des hommes et des femmes augmentés. Nous disposons sur nous d’ordinateurs 100.000 fois plus puissants que ceux qui ont envoyé un homme sur la Lune. Ce sont les smartphones. Et ces ordinateurs hyper puissants nous confèrent des propriétés sensorielles et de communication que nous n'avions pas en naissant. Nous devenons, face aux problèmes de santé, des patients augmentés, ou éclairés. Des hommes et des femmes qui prennent une plus grande responsabilité dans leur capacité à gérer leur normalité, plutôt que leur maladie. Nous disposons désormais de moyens de comprendre comment on peut se maintenir en bonne santé et pas seulement de se faire traiter quand on est malade.

Le système classique de soins, dont nous sommes en train de sortir, nous fait passer d'une médecine de type curatif à une médecine de type préventif, permettant d'aider les gens à prendre connaissance et soin de leur corps avec des moyens naturels, comme la nutrition équilibrée, l'exercice, la méditation et la gestion du stress. Devenus des patients augmentés, ils sont appelés à jouer un rôle de plus en plus important dans la prise en charge de leur santé. Ces possibilités nouvelles, accessibles à chacun, engendrent une révolution dans la manière de se soigner. Il y a évidemment un risque à ce que ces patients augmentés, communiquent de plus en plus par les réseaux sociaux sur les médicaments à la mode ou sur telle vitamine ou tel supplément alimentaire. Ce qui peut conduire à une cybermédecine, s'appuyant sur un autodiagnostic. Avec un autre risque : que les gens achètent sur Internet des produits contrefaits.

La remise en cause du système de santé traditionnel

Ces nouvelles pratiques constituent un ensemble qu'il est nécessaire de comprendre et de gérer pour que cette transition soit pertinente et équitable, dans le respect des personnes et des libertés individuelles. Une telle évolution conduit à la nécessité de mettre en œuvre des nouveaux modèles de santé, qui auront un impact important pour les laboratoires.

On s’oriente vers la remise en cause du système de santé traditionnel. Un médecin est appelé en consultation ; il détecte les symptômes d’une affection ; il rédige une ordonnance qui prescrit des médicaments ; avec cette ordonnance, le patient se rend dans une pharmacie pour acheter des médicaments remboursés par la Sécurité Sociale ; le laboratoire fait un bénéfice sur la marge entre le coût de production et le prix du médicament de vente en pharmacie. Par contre ce que le médecin ne sait pas c'est ce que devient le patient. Il peut prendre ses médicaments ou les arrêter au bout de quelques jours. Il peut avoir des effets secondaires qui n'ont pas été détectés au cours de la phase d’essais cliniques. Il n’y a plus aucun suivi, alors qu’Internet est aujourd'hui un monde de suivi, d'abonnement, de personnalisation.

Pour les opérateurs de télécoms, c'est l'abonnement qui compte, un paiement régulier qui constitue une rente. Pour Microsoft, ses logiciels et ses licences, il en va de même. Or l'industrie pharmaceutique, malgré l’essor du numérique, est en dehors de ce monde. Aujourd'hui elle réalise la totalité de  ses marges sur des produits remboursés par l'Assurance Maladie.

D'où l'importance du niveau de remboursement, du rôle de l'Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des classements pour des produits décrétés thérapeutiquement valables. Or 50 % à 80 % des produits remboursés sont souvent des me-too products[1].

 

 « Les laboratoires ont l'opportunité de se transformer en opérateurs de santé générant des revenus par une combinaison de services et de produits curatifs, préventifs, prédictifs et participatifs »

 

Vers un Programme de Maintenance de la Santé ?

JDRCe modèle classique à l'envers, qu'est-ce qui peut le remplacer ? En fait nous avons déjà la réponse. Comme évoqué en introduction nous avons  assisté ces dernières années à la   naissance d'un nouveau modèle de santé grâce à l'épigénétique et à des dispositifs d'évaluation définis dans le  concept de la médecine 4P.

L'épigénétique ouvre la voie à une prévention quantifiable. On peut donc désormais « faire quelque chose pour soi », permettant de se maintenir  dans le meilleur état de santé possible et le mesurer  avec les trackers et biocapteurs de la e-santé ou « santé connectée ».

Nous pouvons surtout y parvenir au travers d'un programme que j’appelle le PMS, ou Programme de Maintenance de la Santé.

Par comparaison, la maintenance d'une voiture peut se faire à distance, en faisant varier quelques éléments fondamentaux de son programme informatique interne. Or, contrairement à une automobile, notre corps ne bénéficie pas d'une maintenance régulière personnalisée. Nous nous  limitons à une auto maintenance. Par exemple en faisant attention à ce que nous mangeons, en achetant des produits bio, en évitant de consommer trop de graisses, en faisant du sport ou du yoga. Mais par contre nous ne bénéficions d’aucune  maintenance assistée par des professionnels à  travers un Programme de Maintenance de la Santé. Un tel programme pourrait résulter par exemple, de l'association entre une grande entreprise  pharmaceutique et une compagnie d'assurance.

Le développement de ce Programme de Maintenance de la Santé, qu'on serait prêt à payer comme on le fait pour une assurance, constitue une opportunité stratégique majeure pour la grande industrie pharmaceutique, si elle le comprend et s’y adapte.

Les laboratoires ont l'opportunité de se transformer en opérateurs de santé  générant des revenus par une combinaison de services et de produits curatifs, préventifs, prédictifs et participatifs.

Il s'agit de faire en sorte que les gens se sentent suivis de manière personnalisée. Moins de médicaments, plus de suivi. Et surtout, au plan commercial, le remplacement de la marge par la rente. Evidemment, l'impact de ce changement pour l'industrie pharmaceutique sera considérable.  Ils pourront devenir des opérateurs de santé développant des Programmes multidimensionnels de Maintenance de la Santé, à la fois préventifs et participatifs. C'est-à-dire proches des gens, leur permettant de mieux se connaître et d'agir de manière optimale pour leur santé.

Cette transition des systèmes de santé, dans laquelle nous sommes engagés, peut ouvrir des perspectives positives pour tous. Mais nous devons aussi rester vigilants. Nous allons vers une désintermédiation, et une « ubérisation » des systèmes de santé. Ce qui présente un risque  pour la pharmacie, le médecin traditionnel et les laboratoires pharmaceutiques. C'est un vaste et déterminant chantier que d'agir pour éviter ce risque.

Des propositions constructives ont déjà été déjà faites, notamment par la FEHAP ou le Cercle des Décideurs Numérique et Santé. Nous devons continuer à agir dans ce sens.

 

Retrouvez tous les articles du PSS n°250 en vous abonnant

Rejoignez nous sur facebook !



[1] Désigne un médicament commercialisé dans le même segment thérapeutique porteur qu’une innovation majeure et qui ne s’en différencie que peu.