4 questions à Anne-Marie Armanteras de Saxcé, Directrice générale de l’organisation des soins - DGOS

 


PROPOS RECUEILLIS PAR DAVID CAUSSE,
Coordonnateur du pôle santé-social


 

 

Qu’est-ce qui vous a conduite à devenir directrice d’hôpital ? 

Je pense que notre carrière professionnelle est un mélange, heureux pour ce qui me concerne, de rencontres, de hasards et d’aspirations. La mienne est probablement en lien avec mon histoire personnelle et familiale, qui m’a donné envie très tôt d’être dans l’action publique. Dès lors, mes orientations initiales ont naturellement été vers les sciences humaines et sociales, entre économie, droit et sciences politiques. Au-delà de l’intérêt académique, la notion d’engagement et d’action a été un fil rouge et a pris des formes très différentes. Ensuite, la vie a fait son œuvre et la carrière de directeur d’hôpital s’est ouverte devant moi. Elle a comblé mon aspiration pour l’action publique car c’est une profession pleine de sens, qui combine l’accès à des responsabilités importantes et précoces, profondément ancrée dans l’humain, au carrefour de nombreux métiers, de nombreuses compétences, avec un haut niveau d’exigence et, c’est important, une visualisation concrète et presque immédiate des résultats. Au service des patients et de la collectivité, en support des professionnels de santé, c’est une profession pleine de sens. 

  

À un moment de votre parcours, vous avez dirigé un établissement de santé privé non lucratif. Quels enseignements en avez-vous retiré ?

 Un fil rouge de mon parcours est incontestablement la « médecine ». J’ai toujours choisi des postes en lien avec la stratégie et les activités médicales, soins et recherche. Y compris à la tête de groupes hospitaliers de l’APHP, cette dimension a été prégnante dans mon approche du métier. J’inscris mon passage en ESPIC dans cette perspective.

« La confiance est une valeur-clé pour notre système de santé »

Parmi les enseignements que je retire de mon passage à la Fondation ophtalmologique Rothschild (FOR), effet statut, effet gouvernance ou effet taille, c’est finalement le recentrage de l’exécutif sur le cœur de métier qui ressort. Je veux dire que, comme dans tout établissement, les finances, les RH, les affaires juridiques, ou encore la logistique, sont des fonctions indispensables et qu’il faut impérativement avoir sous contrôle. Mais les préoccupations premières et partagées avec la communauté médicale, sont le pilotage de la production de soins, d’une part, dans ses aspects très opérationnels et d’organisation, et, d’autre part, le positionnement stratégique de l’établissement, le développement de ses activités. Les ESPIC, y compris les établissements prestigieux comme la FOR, sont évidemment très « sensibles » aux résultats opérationnels, qu’il s’agisse du compte de résultat, de la certification, et de toutes les mesures intermédiaires qu’on peut avoir sur les délais, la satisfaction, etc. Ils se doivent d’avoir une stratégie pertinente.

 

Vous avez été cadre dirigeante de l’AP-HP, puis d’un établissement de santé privé non lucratif, puis n°2 de l’ARS Île-de-France avant d’être nommée DGOS par le gouvernement. Les adhérents de la FEHAP estiment souvent que le ministère et les ARS ne les considèrent qu’en « seconde intention », après les établissements publics de santé (EPS). Cette perception est-elle justifiée ? Qu’entendez-vous mettre en œuvre pour rééquilibrer la situation ? 

 J’ai très vite appris à la Fondation ophtalmologique Rotschild, et je n’ai jamais oublié depuis, ce que savent tous les directeurs du secteur : « un ESPIC est mortel ». L'ayant vécue, je saurais garder le souvenir comme DGOS de cette vulnérabilité qui est aussi une vertu.

Après, je sais pouvoir compter sur une FEHAP avertie et réactive qui saura me saisir chaque fois que nécessaire. Prenons l’exemple des prêts à taux zéro de la Caisse des dépôts et consignations pour la rénovation des bâtiments, réservés initialement aux seuls EPS. Le directeur général de la FEHAP m’en a parlé lors d’un entretien en mai et, en juin, la Caisse des Dépôts avait déjà corrigé la liste des emprunteurs éligibles et intégré les ESPIC. Je pense que nous avons été très efficaces avec mes équipes, mais il nous faut sans doute prendre ces sujets plus en amont à l’avenir.

  

Si vous deviez former trois vœux en termes de réalisations pour votre mandat, quels seraient-ils ? 

 Je suis arrivée comme DGOS avec une lettre de mission claire, dont les axes sont, vous vous en doutez, la mise en œuvre de la Loi de modernisation de notre système de santé et du plan triennal.

« Un ESPIC est mortel. L'ayant vécue, je saurais garder le souvenir comme DGOS de cette vulnérabilité qui est aussi une vertu »

Mon arrivée coïncide également avec la fin d’un premier Projet régional de santé (PRS) pour les ARS et la recomposition des régions.  Il y a donc potentiellement beaucoup de choses à réussir ! Il y a le poids de l’urgence et de l’immédiateté, mais je souhaite me placer dans une perspective de long terme. Cette perspective, c’est celle de l’organisation du système de santé au niveau de chacun des territoires, l’organisation fluide entre toutes ses composantes, pour apporter des réponses aux défis qu’on dit « nouveaux » mais qu’en réalité on a vu émerger au cours de la dernière décennie : celui du vieillissement, de la fragilité et de la polypathologie, celui de l’évolution de la démographie des professionnels, celui des inégalités sociales et territoriales.

Dans l’esprit de la Loi de modernisation de notre système de santé, je souhaite agir avec conviction pour faire émerger ces modèles d’organisations territoriales, avec un juste cadrage national et avec toute la souplesse dont les autorités régionales et les professionnels ont besoin pour trouver les dispositifs adaptés à leur réalité locale.

Sur ce point, nous sommes tous engagés dans un long processus, qui a commencé avant moi et s’achèvera après, mais auquel je souhaite contribuer. Les étapes que nous sommes en train de franchir sont nombreuses et concrétisent un peu plus cette vision : les Groupements hospitaliers de territoire en sont naturellement le versant hospitalier, et je souhaite rappeler qu’est inscrite dans la loi leur responsabilité en matière d’offre de proximité, en lien notamment avec la réforme des hôpitaux de proximité. Mais il faut se rendre compte aussi de l’extraordinaire modernisation des soins « primaires » ou « de ville » en cours, modernisation dont dépend la performance globale de notre système et dont dépend également dorénavant la performance des établissements de santé, tant les interdépendances sont grandes aujourd’hui pour prendre en charge les patients. Cette modernisation prend des aspects concrets, autour de l’exercice collectif, du pluri-professionnalisme, de la création de dispositifs tels que les plateformes territoriales d’appui mais aussi tels que les « équipes de soins primaires » ou les « communautés professionnelles territoriales de santé ».

Nous sommes dans une période de créativité qui ouvre des perspectives nouvelles à la ville, pour pouvoir travailler en équipe, apporter des réponses nouvelles à la population, développer des activités créatrices de santé. En ville, comme à l’hôpital, on prépare une sortie du « tout à l’acte », pour reprendre les formules utilisées ailleurs, on entame un mouvement « du volume à la valeur ».

« Je souhaite faire émerger les modèles d’organisations territoriales, avec un juste cadrage national et avec toute la souplesse dont les autorités régionales et les professionnels ont besoin pour trouver les dispositifs adaptés à leur réalité locale »

Dans cette perspective de long terme, il faut réfléchir aux aspects d’organisation mais également de gouvernance et de financement, car tout se tient, et les expérimentations d’organisation nouvelles ne peuvent rester en apesanteur. Il faut également avoir en tête les opportunités nouvelles que nous offrent la médecine et la technologie et réussir à en tirer le meilleur parti : médecine personnalisée et préventive, technologies de l’information et « big data ». Sur ce dernier point, l’innovation, il y a des enjeux financiers et d’équité que nous maîtrisons jusqu’à présent, mais il y a également les enjeux de confiance. La confiance est une valeur-clé pour notre système de santé, il faut s’en rappeler, et ce sera l’un des sujets pour moi : confiance dans l’utilisation des innovations, au travers de dispositions couplant financement et évaluation en vie réelle ; confiance dans la compétence des professionnels, au travers du Développement professionnel continu (DPC), de l’accréditation et de la gestion des conflits d’intérêts ; confiance globale dans le système, au travers de la protection des données personnelles, de la transparence sur la qualité et sur les processus de décision, avec un renforcement de la démocratie en santé.

Mon premier vœu serait donc que ces perspectives de long terme soient comprises et partagées par tous les acteurs, qu’ils soient acteurs de ce processus de transformation en prenant conscience de leurs nouvelles opportunités et en faisant leurs choix stratégiques en fonction.

Toutefois, ancienne hospitalière, je sais aussi le poids du quotidien et les préoccupations liées aux enjeux plus immédiats, et pas moins importants. Je suis pragmatique et je ne peux que les partager. Aussi, comme je peux formuler deux autres vœux, et ce sont davantage des devoirs en ce qui me concerne, ils porteraient d’une part sur la réussite de deux chantiers majeurs et de court terme qui concernent l’ensemble du système. En premier lieu, trouver la voie de passage pour une campagne budgétaire 2017 qui partage équitablement l’effort, tout en contribuant au projet de transformation. En second lieu, accompagner la deuxième génération des Projets régionaux de santé en apportant des évolutions au régime des autorisations, qui simplifient les relations entre les établissements et leur tutelle, tout en maintenant l’équité devant la loi et en amplifiant la préoccupation pour la qualité et la sécurité. Ce sont des sujets complexes qui mobilisent mes services, et l’ensemble de la chaîne de décision aux niveaux central et régional, et sur lesquels les établissements et leurs fédérations comme la FEHAP, seront également fortement mis à contribution tout au long du deuxième semestre 2016.

Toutes choses égales par ailleurs, nous avons, chacun, et heureusement, des marges de progrès à tous les niveaux. C’est aussi le rôle de la DGOS et des agences, d’en faciliter la mobilisation, car c’est uniquement à cette condition que ces trois « vœux » se concrétiseront.

 

Anne-Marie Armanteras de Saxcé est Directrice générale de l’offre de soins (DGOS) au Ministère de la santé et des affaires sociales depuis le 4 avril 2016. Elle était depuis le 18 novembre 2013 Directrice de l’offre de soins et médico-sociale (DOSMS) au sein de l’agence régionale de santé d’Île-de-France. Elle avait rejoint l’agence en février 2013 au poste de directrice du pôle établissements de santé de la DOSMS.

Diplômée de l’École nationale de la santé publique (EHESP), Anne-Marie Armanteras de Saxcé a occupé diverses fonctions de direction dans le secteur hospitalier. Elle a été, au début de sa carrière, en charge de plans directeurs hospitaliers au sein de l’assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP) puis directrice d’établissements de l’AP-HP : hôpital mère-enfant Robert-Debré, GH Bichat-Claude-Bernard, GH Pitié-Salpêtrière. Elle a ensuite exercé la fonction de directrice exécutive du groupement hospitalo-universitaire Nord de l’AP-HP.

Avant son arrivée à l’ARS d’Île-de-France, elle était, depuis 2010, Directrice générale de la fondation ophtalmologique Adolphe-de-Rothschild et, depuis janvier 2011, Déléguée régionale Île-de-France de la FEHAP.