Claude d’Harcourt : « Conviction et explication seront des maîtres-mots du PRS »


PROPOS RECUEILLIS PAR DOMINIQUE BERGE

 Chargée de mission Grand Est


 

Claude d’Harcourt, Directeur général de l’Agence régionale de santé Alsace, Champagne-Ardenne, Lorraine, revient ici sur l’intégration des trois territoires qui composent désormais la nouvelle grande région dont il a pris la tête en décembre 2015, ainsi que sur la méthode d’élaboration et les enjeux du prochain Projet régional de santé (PRS). 

 

Comment se passe l’intégration des trois régions ?

 

La construction de cette nouvelle région Grand Est n’a rien d’évident. Les histoires des trois territoires de la région Grand Est sont différentes, le seul lien qui les réunit c’est la guerre et son impact sur les populations. Cette réalité historique dessine également des différences très marquées entre les trois territoires.

 

« Nous sommes en recherche de convergences pour avoir une approche équitable des allocations de moyens en fonction de nos priorités d’action »

 

On a très clairement trois typologies qui correspondent à peu près aux découpages territoriaux : une typologie urbaine assez peuplée avec l’Alsace et le sillon Lorrain, deux zones rurales faiblement peuplées, avec les Vosges et Haut-Marnais, puis on a une zone intermédiaire, urbaine et rurale, qui part des Ardennes, descend sur Reims, et se termine vers Troyes. La région n’est donc pas homogène et le raisonnement par moyenne ne signifie pas grand-chose. Donc si vous couplez l’approche historique ou culturelle avec les constats sanitaires, l’intégration ne va pas de soi. Elle est difficile parce que si ces trois territoires existaient, c’est qu’il y avait une raison et que celle-ci n’était pas complètement artificielle. Il faudra du temps et un grand effort de la part des personnels et de nos interlocuteurs, y compris des grandes fédérations professionnelles.

 

Comment se prépare le PRS de la nouvelle grande région ?

 

Notre sujet immédiat n’est pas le PRS. S’agissant de l’offre sanitaire, nous avons des situations critiques qui doivent être traitées, PRS ou pas, par exemple en Champagne-Ardenne. La Lorraine, le Mans et l’Alsace sont, quant à eux, en convalescence à cet égard. L’Alsace est à la veille d’un mouvement de restructuration puissant dans le domaine sanitaire car il y a une surdensité de l’offre sanitaire. Pour l’instant, elle n’est pas confrontée au problème des ressources humaines, en tout cas moins que d’autres territoires, mais elle va l’être bientôt et demain se répare aujourd’hui. Ces problématiques se trouveront dans le PRS. De la même manière, les situations ne sont pas homogènes en matière d’offres médico-sociales. Nous avons encore des écarts entre, par exemple, une offre assez dense en Alsace et, à l’inverse, des déficits en nombre de places médico-sociales dans le Nord du territoire, en Lorraine ou en Champagne-Ardenne. Nous n’attendrons pas le PRS pour les traiter. Nous sommes dans une période de recherche de convergences pour essayer d’avoir une approche équitable des allocations de moyens en fonction de nos priorités d’action. PRS ou pas, nous sommes dans cette dynamique tous les jours pour que cette grande région ait un sens, non seulement dans les documents de planification mais dans l’action quotidienne.

 

« La région n’est pas homogène et le raisonnement par moyenne ne signifie pas grand-chose »

 

Quelles étapes et méthodes se profilent ?

 

Nous avons plusieurs étapes à franchir. La première, que nous engageons actuellement et qui sera achevée d’ici la fin de l’année, c’est l’évaluation des 3 PRS précédents. Une démarche est engagée avec les 3 CRSA, et demain avec la CRSA unique, en nous appuyant sur une expertise indépendante. Nous avons un couplage entre le travail d’expertise mené en interne et l’appui sur un cabinet spécialisé, qui a été retenu en accord avec les 3 CRSA, pour avoir une évaluation des PRS actuels. Ce travail d’évaluation nous permet de mieux connaître les réalisations qui ont été initiées dans chacun des territoires. Si je devais illustrer les approches retenues dans les 3 territoires, on peut dire qu’en Alsace, on a eu une approche de la planification extrêmement programmatique, très ordonnée et méthodique. En termes d’approche, Lorrains et Champardenais se ressemblent.

 

 

« Le recensement des besoins n’a de sens que si on veut bien prendre en compte un certain nombre de contraintes, notamment celle des ressources humaines »

 

Les écarts existent tant sur le fond que sur les méthodes de construction et de suivi des PRS. En Lorraine, comme en Champagne-Ardenne, on a été très attentifs à avoir une logique de compte-rendu départementale. En Alsace, la logique de compte rendu portait davantage sur le territoire de santé : les deux départements ont été subdivisés en deux territoires de santé, ce qui donnait un maillage à 4 territoires. Nous essayerons de tirer le meilleur de ce qui a été mis en œuvre dans chacun des territoires.

 

Quels seront les enjeux du prochain PRS ?

 

Le prochain PRS n’aura pas exactement la même allure que le précédent puisque qu’un découplage est prévu entre un document d’orientation stratégique et le document programmatique lui-même. Ces deux productions différentes n’auront d’ailleurs pas la même durée de vie car celle du cadre d’orientation stratégique sera de 10 ans alors que le chemin régional de santé et ses appendices vaudront pour 5 ans. J’attache beaucoup d’importance à la question de la stratégie. La stratégie, ce n’est pas seulement de grandes déclarations sur l’égalité d’accès aux soins, le respect des valeurs, etc. La question est de savoir quel sera, notre maillage et notre offre sanitaire et médico-sociale de demain. Quelle exigence manifeste-t-on à l’égard du secteur public et, le cas échéant, quelle fenêtre ouvre-t-on au bénéfice du secteur privé ?

Nous rentrons dans une ère de restructuration. La dispersion actuelle des organisations n’est pas compatible avec la recherche de qualité dans laquelle nous sommes engagés, dans le contexte de pénurie de ressources humaines et financières. Demain, il faut pouvoir écrire dans le document d’orientation stratégique que nous allons passer d’un monde à un autre et nous engager plus résolument vers des groupes, qui concilient à la fois une forme de mutualisation des fonctions supports et le maintien d’un maillage et d’une offre avec des masses critiques. La maison de retraite à 40 places, ça ne marche plus ! Il faut des masses critiques autour de 60 minimum, voire 100, pour garantir l’attractivité de ces structures et rendre possible l’affectation de personnels de qualité. Le cadre d’orientation stratégique devra quitter une forme de langue de bois pour dessiner clairement les axes que nous portons. Le projet régional de santé lui-même aura son formalisme et ses rituels. Nous ne l’élaborerons probablement qu’en 2017.

 

Comment les besoins des territoires vont-ils être évalués ?

 

Nous avons installé la nouvelle Conférence régionale de la santé et de l'autonomie (CRSA) en septembre 2016 et c’est une question que nous allons traiter avec le bureau et la commission permanente de celle-ci. Évidemment, nous solliciterons un œil extérieur pour identifier ces besoins, notamment celui des observatoires régionaux de santé.

Le recensement des besoins n’a de sens que quand on veut bien prendre en compte un certain nombre de contraintes, notamment celle des ressources humaines. Je le dis en sachant que je m’adresse aux interlocuteurs de la FEHAP qui ont une conscience aiguë de ces questions.

 

Quelles seront, selon vous, les conditions de réussite du PRS ?

 

Je pense que conviction et explication feront partie des maîtres-mots du prochain projet régional de santé. La conviction renvoie à la nécessité que tous les acteurs se persuadent que le contexte a changé en profondeur en termes d’exigence de prospective, d’exigence de qualité et de contrainte des moyens.

 

« L’une des question sera : quelle fenêtre ouvre-t-on au bénéfice du secteur privé ? »

 

Nous ne pouvons plus être dans la retraduction du passé. La question de la prospective se pose avec une acuité qu’on ne connaissait pas jusqu’à présent. Nous ne pouvons pas faire bouger les choses si nous ne nous attachons pas à redonner du sens avec vigueur. Il faut sortir des formules creuses et faussement unanimes, qui cachent en réalité des divergences de fond, et être irréprochable sur le plan technique. En termes d’explication, il faut être capable de donner une lecture concrète des choses. Il faut sortir du jargon et trouver le langage approprié pour être en mesure de dire à nos concitoyens ce que cela change, ce que cela restreint mais aussi ce que cela apporte en plus.