Le lien social est au cœur du pacte républicain


Jean-Louis Sanchez, Délégué général de l’ODAS

PROPOS RECUEILLIS PAR
JEANNE CHABBAL, Responsable des publications


 

En attendant la sortie de son ouvrage Ma lettre aux français : 12 propositions pour en sortir, Jean-Louis Sanchez, Délégué général de l’Observatoire décentralisé de l’action sociale, revient ici sur l’importance de l’altérité comme fondement du lien social et propose des actions concrètes pour faire vivre ce dernier : généralisation du bénévolat, transmission intergénérationnelle, « Journées citoyennes », etc.

 

Qu’est-ce que le lien social pour vous ?

La notion de lien social est intrinsèquement liée à l’idée de contrat social. Une société ne peut perdurer sans que soient entretenues des relations d’altérité entre les générations, les populations et les cultures. Le lien social est au cœur du pacte républicain. Il est nécessaire pour entretenir le vivre ensemble des habitants, des enfants et des familles. Ce qui est plus nécessaire que jamais en période de crise. Car une société désunie est une société désarmée. Mais le lien social est également indispensable pour préserver les repères.

 Aujourd’hui, si nous éprouvons de telles difficultés à maintenir la confiance, l’espérance et une vision positive de l’avenir, c’est parce que le lien social a considérablement régressé dans notre pays. En raison de l’absence d’entretien des dynamiques collectives, on a commencé à confondre la notion d’autonomie avec celle de bonheur. C’est-à-dire que l’autonomie n’est plus considérée comme une manière d’arriver à un bonheur collectif mais comme une fin en soi.

« Il faut entretenir l’idée selon laquelle chacun est une ressource pour les autres »

 

Dans cette logique, chacun se sent libéré de sa responsabilité vis-à-vis des autres alors que c’est justement celle-ci qui entretient le lien social et réciproquement.

 

Comment restaurer le lien social et les repères collectifs ?

Actuellement, on a tendance à prétendre que le lien social existe grâce aux réseaux sociaux. C’est une hérésie car, ce qui est entretenu c’est uniquement le rapport avec des êtres qui font partie du même monde. On vit en vase-clos, on consomme du lien mais on n’en produit pas. Ce qui est important, c’est tout autre chose. Si on veut que les liens sociaux demeurent, il faut entretenir l’idée selon laquelle chacun est une ressource pour les autres. Les personnes, quels que soient leurs particularismes culturels, religieux ou leurs handicaps, sont précieuses pour la société. Nous devons positiver les différences et considérer que la France vieillit et se colore, et c’est tant mieux ! Sur le terrain intergénérationnel ne serait-il pas opportun de considérer enfin les personnes âgées comme des atouts pour l’éducation des jeunes, l’accompagnement à l’école, dans un processus d’initiation ? Va-t-on  continuer à ignorer que chaque retraité pourrait être un acteur éducatif ? De même, sur la question interculturelle, il faut parvenir à considérer que chaque personne issue d’un milieu social ou culturel différent est un atout pour notre pays à l’heure de la mondialisation. Si l’on ne voit pas l’intérêt de l’autre, on s’enferme dans son propre monde, au détriment  de l’efficacité.

Et ce qui est plus grave,  c’est que les jeunes non reconnus dans leur qualité peuvent avoir le réflexe de s’enfermer dans une communauté d’origine ou religieuse et ne plus rechercher  l’adhésion à un destin commun, qui est l’essence même du pacte républicain.

 

Nous devons donc vulgariser l’idée que nous  avons besoin de regards complémentaires sur le monde et l’avenir, que nous devons faire de la différence une opportunité. Cette recherche de fraternité  doit être

 

« Nous devons positiver les différences »

 

un de nos principaux repères, car L’altérité ne répond pas seulement à une quête de générosité mais aussi à une quête de survie. Il faut absolument défendre cette idée ! Enfin, il me paraît  nécessaire de relever  l’importance  parmi les repères éducatifs du concept de responsabilité. Nous ne pouvons pas construire une éducation sur l’affirmation des droits sans rappeler les devoirs, aux enfants, aux adultes, aux anciens.  Notre société a tendance à se focaliser sur les droits, alors que ceux-ci ne survivront pas si nous ne sommes pas tous responsables du vivre ensemble par nos regards et nos comportements.

 

Quelles actions concrètes l’ODAS soutient-il dans ce sens ?

Il faut entretenir les valeurs collectives partout, et notamment au sein de l’école. Des retraités bénévoles pourraient accompagner les enseignants pour apporter un complément d’éducation aux élèves et de les aider à se constituer des repères. Avec cette démarche, l’offre périscolaire serait de meilleure qualité comme le démontrent les résultats d’outils en mains qui permettent à des artisans de transmettre aux jeunes leur savoir-faire. Pourquoi ne pas généraliser cette démarche ?

 

« Il n’y aura pas de sécurité sans fraternité et réciproquement »

 

Actuellement, 400 artisans transmettent leur savoir-faire à des jeunes, avec des résultats époustouflants. Il pourrait y en avoir  4000. 

Dans les prochaines années, une personne dépendante ne pourra rester à son domicile que si ses voisins le soutiennent. Car dès 2030 il y aura deux fois plus de personnes âgées dépendantes et deux fois moins d’aidants familiaux. Il va donc falloir remplacer les aidants familiaux par les aidants de quartier. Dans les quartiers, des affiches pourraient  rappeler à tout le monde l’importance de l’altérité avec des slogans comme: « ton plus proche parent est ton voisin »issus de la culture africaine. Il faut entretenir, bien évidemment, les moments de rassemblement tels que, par exemple, la fête des voisins. Mais il faut aller encore plus loin en réorganisant complètement la conception même du bénévolat en France. Chacun doit ressentir la nécessité d’être bénévole. Comme au Québec, le bénévolat doit devenir la règle et l’absence de bénévolat l’exception. Cela signifie qu’il faut construire une nouvelle architecture du bénévolat. Les mairies doivent recenser les différents lieux dans lesquels le bénévolat pourrait se déployer : dans les écoles, au sein des services publics mais aussi dans les immeubles, dans les transports et auprès des personnes qui nécessitent un accompagnement. Nous devons ouvrir considérablement les possibilités de bénévolat auprès des établissements et services ;  et, en contrepartie, nous devons faire connaître ces possibilités grâce aux outils municipaux. Il faut aussi généraliser les bonnes pratiques. Les « Journées citoyennes » permettent aux citoyens d’une ville ou d’un quartier de participer à l’embellissement de leur lieu de vie, à l’entretien des espaces verts et à la restauration des monuments, pendant un week-end. Ce travail en commun permet de restaurer les liens. L’Observatoire décentralisé de l’action sociale, avec l’appui du Journal des acteurs sociaux, prône la multiplication de ces journées. L’enjeu est et de donner une image de la France à la fois solidaire et performante et de montrer que nous n’avons pas perdu cette philosophie des lumières, seule en capacité de favoriser le développement de notre pays.

 

Jean-Louis Sanchez

  • Délégué général de l’Observatoire national de l’Action sociale
  • Président fondateur du Collectif Appel à la Fraternité (Missionné pour la promotion de la Grande Cause nationale 2004)
  • Directeur de publication du Journal des  Acteurs sociaux
  • Fondateur de l’Institut national du Développement social
  • Auteur de « La promesse de l’autre – Parce qu’une société désunie est une société désarmée », éd. Les liens qui libèrent, octobre 2013
  • Chevalier de la Légion d’Honneur
  • Officier de l’Ordre du Mérite