Michèle Delaunay : « nous devons avancer dans le sens de « l’evidence-based-policy » »


PROPOS RECUEILLIS PAR  David Causse, Coordonnateur du Pôle Santé-Social 


 

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous engager en politique ? 

« En fait, on est venu me chercher. C’est l’un des effets des règles sur la parité en 2001 que d’avoir fait venir en politique des femmes « de la vie réelle », qui ne faisaient pas de la politique une profession. Je présentais trois qualités dans ce contexte : femme, médecin hospitalier, cancérologue de surcroît, et j’avais aussi un nom très connu à Bordeaux. J’avais à l’hôpital un collaborateur de grande qualité et, au prix d’une mise en disponibilité partielle, j’ai pu accepter de candidater dans des territoires réputés « ingagnables » parce qu’ils étaient depuis des décennies des « bastions » de la droite : dans un canton en 2004 pour le Conseil général, puis dans la « circonscription du Maire » depuis 1947, contre Alain Juppé pour la députation. Comme souvent, le hasard a fait advenir des choses finalement prévisibles : mon métier médical me donnait une forte envie de « vie ordinaire » en dehors du drame constant de la cancérologie. Ma succession était prête au CHU et je voulais que ces nouveaux talents puissent se déployer. Enfin, je me suis rendu compte qu’avec mes parents, mon père préfet et ma mère qui fût députée de l’Assemblée constituante de la IVe République, j’avais une familiarité déjà établie avec les personnalités et la décision publiques. »

 

Qu’est-ce que la cancérologue a appris à la parlementaire-ministre et réciproquement ?

« La médecine a été très précieuse à ma trajectoire politique. D’abord car ce métier apporte une très grande indépendance d’esprit. Cela donne de la force. Ensuite, car je me suis naturellement dirigée vers la commission des affaires sociales à l’Assemblée nationale, où j’ai cultivé les sujets qui me sont chers, et approfondi celui de la lutte contre le tabac.

 

 

 « Les ESPIC sont indispensables à la population comme au service public hospitalier. Ils apportent l’agilité et la créativité, ainsi qu’un esprit de responsabilité en termes de gestion, indispensable aujourd’hui ».

 

Pour mes fonctions de ministre des personnes âgées, mon métier médical et ma trajectoire m’ont nourrie des deux réalités de ce portefeuille : la santé et la transition démographique. Cet engagement peut avoir comme contrepoint une souffrance profonde : de ne pas avoir pu aller plus loin sur le financement de la perte d’autonomie, de ne pas avoir pu défendre « mon » projet de loi d’adaptation de la société au vieillissement (ASV) au Parlement, alors que tout était prêt. C’est une blessure d’honneur pour moi que d’avoir pris connaissance de mon limogeage du gouvernement le jour même de la défense du projet de loi en Conseil des ministres. Ceci étant, j’ai de grandes satisfactions rétrospectives : la préparation de la Loi ASV, notamment avec vous, sur tous les nouveaux droits individuels et collectifs des personnes âgées, le programme Mona Lisa et la Silver Economie. De cette expérience, la médecin, la scientifique, retire la certitude que nous devons avancer dans le sens de « l’evidence-based-policy »[1]. Nous prenons aujourd’hui trop de décisions sur des bases beaucoup plus technocratiques que scientifiques. Je pense au tabac et à la lutte contre les addictions. Je pense aussi à l’autisme, domaine dans lequel nous savons encore trop peu de choses. En sens inverse, la parlementaire-ministre a appris à la clinicienne à connaître la gestion financière de la santé, bien sûr et les grands acteurs institutionnels comme la FEHAP, la FHF, MG France, la CSMF, etc. »

 

 

Quels sont pour vous les principales espérances à concrétiser et difficultés à surmonter pour la très grande région « Nouvelle Aquitaine » (NA), notamment du point de vue de l’organisation de l’offre sanitaire, sociale et médico-sociale ?

« Cela constitue tout d’abord désormais une région à l’échelle européenne. Pour l’organisation de l’offre de soins, l’apport essentiel est la possibilité de répartir les pôles d’excellence plutôt que de les garder dispersés. Cela prendra du temps pour fédérer des identités fortes, différentes. Mais elles sont en réalité complémentaires, entre la solidité du Limousin et la fluidité du Girondin. Au-delà, mon souhait est que la région NA puisse s’affirmer comme la « biological valley of France », voire « l’agronomical valley », en métissant les compétences traditionnelles, industrielles et universitaires. Cette région est enfin dotée d’un fort pouvoir d’attractivité, avec beaucoup de migrations professionnelles mais aussi au moment de la retraite. Ce qui fait que la grande Aquitaine est la région la plus âgée de France, avec 27,8 % de personnes de plus de 60 ans, mais du fait de la forte composante littorale et de métropoles dynamiques, pour jeunes et moins jeunes. Cela compte et  comptera. »

 
« Mon souhait est que la Nouvelle Aquitaine puisse s’affirmer comme la « biological valley of France », voire « l’agronomical valley » »

 

Avec 1,75 % de progression de l’ONDAM en 2016, ce qui est un effort important de la nation pour la santé alors que le PIB reste bien en deçà, les tarifs et budgets baissent très substantiellement et mettent en difficulté les équipes hospitalières publiques et privées. Il s’agit de la cinquième année consécutive de baisse : pensez-vous que cela puisse continuer comme cela ? 

« J’espère bien que nous serons en mesure d’avoir 2 % en 2017. Je suis bien consciente des très fortes tensions budgétaires dans les hôpitaux. Et c’est peut-être le seul domaine d’action publique dans lequel les Français peuvent comprendre et accepter notre niveau de prélèvements obligatoires. Et à titre personnel, je vais naturellement revenir à la charge sur l’augmentation du prix du tabac. »

 

Pour les établissements privés non lucratif médico-sociaux, la création du CICE fin 2012 a engendré une forte déception : ils l’ont payé avec des augmentations de TVA, mais il a induit un énorme avantage concurrentiel pour le secteur privé commercial des EHPAD, crèches et services à domicile, sans compensation. Comment rétablir cette situation ? 

« J’ai bien conscience de cette situation. Avec Manuel Bougeard, mon directeur de cabinet, et aussi avec Jérôme Guedj, parlementaire et auteur d’un rapport sur ce sujet, nous avons fait tout ce que nous avons pu pour compenser cette injustice, tenu moult réunions. Mais la durée m’a manqué. »

 

Partagez-vous l’incompréhension des établissements de santé privés non lucratifs, qui ont les mêmes missions que les établissements publics de santé mais sans aucune activité libérale, pour lesquels les tarifs sont les mêmes que pour les hôpitaux publics mais les prélèvements obligatoires nettement plus élevés ? 

« Je comprends parfaitement que, dans vos ESPIC, certaines dépenses supplémentaires sont en réalité des recettes de la protection sociale par ailleurs. On devrait réussir à en tenir compte, avec un peu « d’evidence-based-policy ». Pour moi, les ESPIC sont indispensables à la population comme au service public hospitalier. Les ESPIC sont très proches des hôpitaux publics sur les valeurs, mais ils leur apportent l’agilité et la créativité qui leur fait souvent défaut, ainsi qu’un esprit de responsabilité du point de vue de la gestion, indispensable aujourd’hui ».

 

Née en 1947, Michèle Delaunay est médecin des hôpitaux. Elle a été responsable de l’unité de dermatologie-cancérologie à hôpital Saint André jusqu’en juin 2007.

De 2001 à 2007, elle a siégé au Conseil municipal de Bordeaux, au sein du groupe socialiste. En mars 2004, elle est élue Conseillère générale du 2e canton de Bordeaux « Grand Parc – Jardin public », puis réélue en mars 2011. Elle a démissionné de ce mandat en août 2012.

En juin 2007, elle est élue députée, puis réélue en juin 2012. De mai 2012 à mai 2014, elle a été ministre déléguée chargée des Personnes âgées et de l’autonomie. Dans ce cadre, elle a élaboré le projet de loi pour l’adaptation de la société au vieillissement. Depuis les élections municipales de mars 2014, elle est conseillère municipale de Bordeaux et conseillère métropolitaine à Bordeaux Métropole.



[1] Les décisions publiques fondées sur des preuves scientifiques de leur opportunité et efficacité.