Anticiper les innovations de demain

Frédéric Bizard, expert reconnu du secteur de la santé, a tout d’abord dressé un état des lieux du système de santé et de la protection sociale en France.

Le diagnostic qui s’impose à nous est d’autant plus difficile qu’il est paradoxal selon lui puisqu’il permet de dresser deux tableaux ambivalents de la situation : un « tableau rose » et un « tableau noir ».

Une crise multiforme

Tout d’abord, la crise que connaît le système est la plus grave depuis sa fondation et présente plusieurs visages.

En premier lieu, le système de santé et de protection sociale français est en proie à une crise d’efficacité mise en lumière par un manque d’efficacité allocative et productive, c’est-à-dire une allocation des ressources et une organisation non optimales.

Le système de santé français connaît un déclin alors même que les dépenses en santé s’avèrent plus élevées en France que dans les autres pays de l’OCDE. Si notre système de santé français est essentiellement centré sur l’hôpital et sur le soin, cette approche, qui a pu s’avérer gagnante au vingtième siècle, doit être repensée  au XXIème siècle. Il faut aller vers une approche globale de la santé (et non simplement du soin) et une organisation centrée sur l'usager (donc à dominante ambulatoire).

« Il faut investir dans l'humain pour rendre les personnes capables de rester en bonne santé »

bizard PSS

 Trois variables illustrent bien ce manque d'efficacité : la mortalité prématurée, l’espérance de vie sans incapacité et les inégalités sociales, variables qui sont peu  favorables à la France, en comparaison avec les autres pays de l’Union Européenne.

 En second lieu, nous assistons à une crise du financement du système de santé français. Les comptes sociaux ne sont pas équilibrés et cet objectif semble hors  d'atteinte en l'état du système. Bien que nous ayons conscience qu’il nous faille évoluer vers un financement mixte, le système actuel reste basé sur les revenus  du travail. Le sous-financement du système de santé français le rend trop dépendant de la conjoncture économique.

 En outre, la gouvernance de notre système de santé est en crise. Selon Frédéric Bizard, « il n’y a pas de pilote dans l’avion, l’Etat a repris la main sans vision ».  C’est d’ailleurs ce qui a été initié avec l’installation des Agences régionales de l’hospitalisation (ARH) puis des Agences régionales de santé (ARS) mais selon lui,  il s’agit d’une « étatisation sans vision » car les dernières lois santé n’insufflent pas de véritable stratégie. On a affaibli la démocratie sanitaire, sans la remplacer  par une alternative étatique efficace.

 Enfin, nous enregistrons également une crise de confiance. Nous bénéficions d’un système partenarial entre toutes les parties unique au monde, qui suppose  toutefois une confiance entre tous les acteurs.

Compte tenu des difficultés que traverse notre système, la confiance s’amenuise et chaque acteur rejette la responsabilité sur d’autres pour expliquer les  faiblesses du système. Plus globalement, notre société actuelle est davantage basée sur la défiance, ce qui résulte certainement du modèle corporatiste,  morcelé et non universel de notre modèle de protection sociale. Cette crise de confiance est prégnante, les Français semblent pessimistes sur l’avenir du  système de santé et les salariés du secteur de la santé, qui représentent deux millions de personnes, le ressentent au quotidien.

Des perspectives

Néanmoins, « un tableau rose » peut se dessiner puisque nous n’avons jamais disposé d’autant de ressources matérielles et financières, de nouvelles technologies thérapeutiques et de ressources humaines (médicales, paramédicales, sociales, etc.) aussi bien formées.  Si en 1960, la santé représentait 3,5% du produit intérieur brut (PIB), aujourd’hui, ce chiffre atteint 11%.

Il ne s’agirait donc pas d’un problème de ressources mais bien d’une mauvaise adéquation du système pour utiliser ces ressources. Selon Frédéric Bizard, cela résulte d’un manque de réforme structurelle  par les derniers gouvernements, où l’on n'a fait que gérer (le déclin) en colmatant les brèches.

Quel modèle de protection sociale pour la France ? Tout l’enjeu réside alors dans la capacité de trouver un consensus sur des grands principes et une orientation pérenne au sein de la société, ce qui nécessite un débat démocratique.

« Nous n’avons jamais eu autant de nouvelles technologies thérapeutiques et de ressources humaines aussi bien formées »

Quelles pistes pour demain ?

Tout d’abord, Il faut passer d'une approche soin à une approche santé, c'est une évolution de stratégie. Selon Frédéric Bizard, les déterminants de l’état de santé d’une population se répartissent de la manière suivante : 20 % dépend du système de soins, 40% du développement économique et social, 30% des comportements individuels et 10% de l’environnement. Le système de soins serait donc un déterminant minoritaire.

Pour ce faire, les deux axes à suivre sont, d’une part, le maintien en bonne santé et le meilleur soin au meilleur coût (notion d'efficience). Une politique de maintien en bonne santé  va au-delà du simple principe de prévention, elle permet de repousser l’âge de l’entrée dans le système de soins, et, d’autre part, l’intégration de la santé au cœur de toutes les politiques publiques. Le deuxième axe d'efficience est indispensable pour un accès à une innovation pour tous.

Ensuite, il est indispensable de favoriser les innovations. Pour cela, les innovations doivent être valorisées au juste prix, favoriser la concurrence et faire preuve d’innovation sociale et politique, en intégrant la santé dans toutes les politiques publiques.

 

Concrètement, quelles mises en pratique ?

Frédéric Bizard a également délivré des exemples concrets pour illustrer son propos. À titre d’exemple, il a cité la possibilité de dupliquer ce qui a d’ores et déjà été réalisé en cancérologie à l’ensemble des pathologies, notamment la mise en place d’un contrat patient (cf. le programme personnalisé de soins) qui précise les objectifs à atteindre dans la prise en charge thérapeutique du patient avec la garantie d’avoir une stratégie préalablement déterminée.

Autre exemple, la nécessité de réviser les ordonnances de 1958 qui ont créé les centres hospitalo-universitaires (CHU) et les médecins à temps plein hospitalo-universitaires, afin de valoriser la médecine générale en créant des centres ambulatoires universitaires (CAU). Enfin, une révision des modèles hospitaliers français est selon lui indispensable car ils ne sont plus adaptés à la réalité clinique.

 

Synthèse réalisée par Noémie Leclaire, Chargée de mission

 

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