Les « biens communs » pour penser les changements à l’œuvre

Jean-Louis Bancel est intervenu en ouverture de l’Université de printemps pour nous questionner sur la possible ouverture de l’économie sociale et solidaire aux biens mis en commun. Retour sur cette intervention qui avait vocation à ouvrir de nouveaux horizons.

Propos recueillis par Elise Perrot, Responsable des publications

« Apporter de la conscience à la science ». Avec cette expression empruntée à Rabelais, Jean-Louis Bancel a donné la tonalité de son propos en guise d’ouverture de cette 8ème Université de Printemps. Son regard complémentaire a permis d’ouvrir cette nouvelle thématique sur un concept assez large, celui des biens communs.

La fin d’un cycle ?

En premier lieu, Jean-Louis Bancel a souhaité évoquer la période électorale, particulièrement propice au changement « c’est le bon moment pour se poser des questions sur l’action que nous souhaitons proposer, poser, pour l’avenir, pour, disons, les cinq prochaines années à venir et les futurs pouvoirs publics ».

Selon lui, le quinquennat qui s’achève a prouvé combien les acteurs de l’économie sociale et solidaire sont vecteurs de nouvelles lignes directrices. En effet, la loi sur l’économie sociale et solidaire du 31 juillet 2014 a contribué à ouvrir de nouvelles problématiques, en particulier sur la question des financements.

Jean-Louis Bancel a souligné l’importance pour notre secteur de « fabriquer des utopies »qui sont « des boussoles, des objectifs, des manières de voir le monde ». Ainsi, la loi dite Hamon sur l’économie sociale et solidaire, n’est pas une fin en soi, mais bien la fin d’un cycle, qui invite le secteur à se réinventer, à réengager une nouvelle étape pour fabriquer de nouvelles utopies pour la société.

Cette nouvelle étape est d’autant plus cruciale que le concept d’économie sociale et solidaire est challengé par celui de l’entreprenariat social et subit l’érosion de l’intervention de l’Etat. Par ailleurs, les défis qui se posent à la Nation, notamment la crise identitaire européenne et la place des territoires dans un pays marqué par le jacobinisme, sont autant d’enjeux, y compris pour l’économie sociale et solidaire.

Les biens de mainmorte

Dès le 19ème siècle, les mouvements associatifs et mutualistes se sont définis comme « acapitalistiques ».

Une des caractéristiques essentielles de l’économie sociale et solidaire est la non-lucrativité : la non-appropriation individuelle par les membres des résultats de la structure, l’accumulation sous forme de réserves impartageables[1].

Cette accumulation de richesses, destinée à servir la structure de l’économie sociale et solidaire pourrait conduire à qualifier ces réserves de « biens de main morte ». Ce concept a  joué un rôle clé du point de vue historique, mais mérite d’être requestionné avec la remise en cause du concept de la non-lucrativité et l’émergence du modèle de l’entreprise sociale, qui a suscité des oppositions fortes de la part de l’économie sociale et solidaire « statutaire » et de vives craintes comme la banalisation du secteur vis-à-vis du secteur commercial.   

Pour Jean-Louis Bancel, la solution qui offre un nouvel horizon à l’économie sociale et solidaire est celle de s’intéresser aux biens communs.

Les biens communs

La question des communs est un vaste univers pour les spécialistes.

En économie, les biens communs ou biens publics impurs correspondent à l'ensemble des ressources, matérielles ou non, qui sont rivales et non-exclusives, car ils peuvent être dégradés par leur consommation. L’image des communs naturels, comme les pâturages ou les forêts permet d’en cerner les principaux enjeux. Ainsi, l’usage d’un bien commun conduit à sa destruction, dès lors se pose la question de sa régulation.

En sociologie, les biens communs correspondent davantage à une gestion collective de biens matériels ou immatériels.

Jean-Louis Bancel a tenu à rappeler le caractère mouvant, novateur et donc moteur des biens communs, « partout dans le monde s’inventent et se réinventent des formes d’action directe pour créer, préserver ou accéder à des biens et des services en « communs » ».

Il s’agit aussi bien de ressources naturelles que de ressources immatérielles. Logiciels et semences libres, habitat collectif, jardins partagés, monnaies locales citoyennes, énergie décentralisée, communautés de logiciels ouverts, espaces communs de travail, … Ce sont autant de façons d’articuler innovations technologiques et besoins humains par et pour des citoyens concernés par des objectifs d’équité, de vision de long terme, de coopération et de partage des ressources. Ces formes de solidarité et de réciprocité, de propriété et de gouvernance collectives battent au rythme des transformations technologiques, démographiques, écologiques, de la mondialisation. Elles font écho au concept d’économie sociale et solidaire.

Vers des biens mis en commun ?

Avec la notion de communs, Jean-Louis Bancel a voulu rappeler l’importance pour notre secteur de l’ESS de ne pas se focaliser uniquement sur le capital et de se reconnecter avec son histoire. Il nous a invité à réfléchir au nouvel horizon qu’ouvrirait un engagement sur les biens mis en commun.

Les réserves impartageables, héritage du secteur et profond marqueur de leur non-lucrativité pourraient ainsi avoir une nouvelle fonction : celle d’être des « biens communs », au service d’un objet social défini par les membres de la structure.

Face à la rétractation du champ d’intervention des pouvoirs et opérateurs publics, il est de plus en plus fréquent de solliciter des entrepreneurs sociaux ou des structures de l’économie sociale et solidaire pour mettre en œuvre des politiques d’intérêt général, en leur confiant la gestion de biens communs.

Ainsi, les acteurs des « communs » partagent des valeurs et des méthodes avec l’économie sociale et solidaire. Pour construire une société plus démocratique et solidaire, l’économie sociale et solidaire met aussi en mouvement des citoyens dans des actions grâce à leur implication en les mobilisant grâce aux moyens économiques, sociaux et culturels, qu’ils mettent en œuvre en commun, dans des entreprises originales, coopératives, mutuelles, associations essentiellement fondées sur les personnes.



[1] Article « L’économie Sociale et solidaire, des biens de mains mortes aux biens communs », Jean-Louis Bancel